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Ce qui nous reste de Luc Hueber

Article du 24 août 2018

Autoportrait de Luc Hueber © collection particulière

Il fut, avec Martin Hubrecht, Louis-Philippe Kamm, Paul Welsch, Jacques Gachot, Lisa Krugell, Simon Lévy et quelques autres, l’un plus fameux représentants des peintres du groupe de Mai, qui, en Alsace, dans les années 1930, envisagèrent une « nouvelle objectivité » Avec ses manières de Cézanne du Grand Est, ce citadin bucolique, qui révérait les Vosges et non seulement sa chère Petite Pierre, est appelé à une nouvelle reconnaissance. Les frères Kiwior, qui oeuvrent beaucoup dans leur « Neustadt Galerie« , pour sa redécouverte, s’apprêtent à publier une biographie de Luc Hueber, signée de la rigoureuse Mireille Jacquet, et qui sera préfacée par le signataire de ces lignes. Pour vous rafraîchir la mémoire, voilà le long texte que je lui consacrais dans mon « Dictionnaire Amoureux de l’Alsace » (Plon, 2010).

La Petite-Pierre était sa Sainte-Victoire. Son bleu marquant, ses verts tendres, doux et soyeux, étalés sans brusquerie sur la toile, qu’il ponctue de quelques touches de rouge en contrepoint, étaient dignes de Cézanne, comme ses portraits incisifs, ses fortes natures mortes, ses douces scènes d’intérieur, ses nus à la Bonnard. Il est sans doute temps de mettre à sa place ce portraitiste au trait pur et au sens des couleurs toujours vif, qui a gardé intact et éternel le sens de l’émotion brève. Il est, avec l’austère Martin Hubrecht, mon préféré du Groupe de Mai, capable de prendre tous les sujets à bras le corps de leur faire rendre un son autre. Paysages, rues saisies au vif, personnages, en costume régional ou au plus près de leur vérité, deviennent chez lui des thèmes personnels.

Autoportrait ©  MAMCS

Ce besogneux, qui se montre en travailleur musculeux, dans un fameux autoportrait présenté au MAMCS, a beaucoup peint. Il avait ses supporters, ses fans, ses mécènes. Ironie du sort : l’ouvrage classique sur « l’Alsace vue par les peintres » (Serge Domini éd., 2002), rédigé par Catherine Jordy, avec l’aide des Musées de Strasbourg, l’oublie totalement, alors qu’il fait place aussi bien aux académiques Brion et Schuler, à Pabst et à Doré, à Stosskopf et à Brion, qu’à ses amis du groupe de Mai, Kamm ou Hubrecht, et à son commentateur privilégié, Robert Heitz. Il est vrai que Luc Hueber, même s’il fut bon compagnon, eut une destinée à part.

Etang en forêt © coll. particulière

Ses toiles sont partout, chez les collectionneurs passionnés d’Alsace, dans les musées (le MAMCS en possède une vingtaine dont un fameux « Bûcheron du Hohwald », le très cézannien et immense « Pensionnaire de l’hôpital de Strasbourg », l’extraordinaire « Collation avant les Noces » daté de 1942, mesurant 128 sur 160 cm et qui se retrouve confiné dans les réserves après qu’il ait été donné ici par le musée alsacien qui a omis de l’exposer !). Et dans les auberges où il avait ses habitudes, notamment dans les parages de la Petite-Pierre.

Scène d’intérieur © coll. particulière

Né le 27 septembre 1888 à Sainte-Croix-en-Plaine, fils d’un haut fonctionnaire aux hospices civils de Strasbourg, il suit d’abord un bien curieux cursus. Il est d’abord apprenti pâtissier, avant de s’engager dans la Légion étrangère. Il revient ensuite en Alsace, s’inscrit à l’école des Arts décoratifs, apprend l’art du vitrail auprès d’Auguste Cammissar (1873-1963), qui fait alors autorité à Strasbourg. Puis il part à Munich, où il intègre, grâce à une bourse, l’Académie Royale des Beaux Arts.

Le grand père Wehrung © Hôtel des Vosges à la Petite Pierre

Il y fréquente la Pinacothèque et se sensibilise aux mouvements de son temps. Son premier autoportrait, vif et coloré, datant de 1912, montre une influence de l’expressionnisme. Die Brücke et le Blaue Reiter, Kirchner, Macke ou Marc ne sont pas loin. Luc Hueber peint en abondance paysages, natures mortes, portraits. De retour à Strasbourg, il est employé à l’Oeuvre Notre-Dame, s’affaire à la restauration de la cathédrale, occupe une place de dessinateur, tout en développant sa propre création, dans l’atelier de ses amis René Allenbach et Jacques Gachot, le plus proche sans doute de son style (un éclairant portrait de ce dernier signé de lui se trouve au musée historique d’Haguenau).

Au bord du canal de la Zorn

Lorsqu’éclate la première guerre mondiale, il est incorporé dans l’armée allemande, envoyé sur le front de Serbie, en Macédoine, puis à Verdun où il est fait prisonnier. A la libération, il revient à Strasbourg redevenue française, s’installe dans un atelier, au 3e étage du 1A rue St Nicolas et entreprend une période d’intense travail. Il y accueille ses amis Gachot, Kamm, Schenkbecher et Hans Haug, qui est conservateur des musées, mais signe ses œuvres du pseudonyme de Balthazar. Ils donneront naissance au « groupe de Mai » avec Simon Lévy, Edouard Hirth, Martin Hubrecht, Lisa Krugel ou encore Paul Welsch, qui peint les bleu azur de la Provence avec une luminosité tranquille et s’affirme comme le méditerranéen du groupe.

La maison des païens à la Petite Pierre © collection particulière

Tous revendiquent la confrontation avec la modernité, avouant l’influence de Cézanne, le maître, mais aussi de Bonnard ou de Derain, l’usage de la couleur vive, des bleus souverains, des touches de vert en douceur et du trait net pour un art en prise directe avec la réalité. Ses nus féminins, ses paysages d’un Strasbourg intime, sa vision de la Petite Pierre sous la neige, sans tapage ni folklore, ses natures mortes festives et gourmandes ou ses souvenirs de voyages, notamment à Florence et en Avignon, indiquent une évolution sans révolution. Lorsqu’il se réfugie à la Maison des Païens, qu’il louera régulièrement en sa chère Petite Pierre, il la peint à sa manière rêveuse, ouatée, bleutée, presque provençale.

Boersch © coll. particulière

A partir de 1928, grâce à un groupe de mécènes, bourgeois, hommes d’affaires et amateurs d’art, qui lui allouent une rente contre des commandes régulières de toiles, il parvient à échapper, chose rare en son temps, aux difficultés du quotidien. Il séjourne à Paris, expose au Salon des Artistes français, au Salon d’automne, à la galerie Armand Drouant et chez Bernheim Jeune. Découvre, à Saint-Tropez, une partie des courants de la peinture moderne dans laquelle son oeuvre s’immisce sans rupture.

Environs de Grendelbruch © coll. particulière

On l’imagine cousiner avec Signac, Derain, Marquet, Vlaminck, Vuillard, qui, à partir de 1937, constituent, en compagnie de Matisse et Dufy, le riche fonds du musée de l’Annonciade sur le port de Saint-Tropez. On aime ses toiles sombres et grises, finement colorées, aux ciels roses et jaunes, avec ses toits couverts de neige qui recréent un Strasbourg classique et intemporel. Ou encore ces villages éternels, avec leurs couleurs douces et fermes qui semblent reconstruire le paysage par touches brèves, où le brun et le roux s’unissent sans brusquerie avec le vert, saisissant la forêt des Vosges, à Grendelbruch, à Dambach ou à Erckartswiller, comme dans un éternel été indien. J’ai sous les yeux son évocation de Salins-les-Bains, en Franche-Comté : ciel bleuté, clocher bulbé, quelques touches de rouge pour les toits et ce vert cézannien…

Salins-les-Bains © coll. particulière

Pont aux Chats ou de la Bourse, quai du Woerthel : ses toiles du Strasbourg années 1930 le font connaître d’un large public. Avec la guerre et l’occupation de l’Alsace par les troupes nazies, il quitte Strasbourg pour Marlenheim, puis la Petite Pierre où il trouve son hâvre. Il innove, aussi, avec des toiles dressant le portrait d’Alsaciens nostalgiques en costume. Son chef d’œuvre du genre, millésimé 1942 figure non dans un musée, mais dans une auberge du Kochersberg, l’Etoile de Mittelhausen, appartenant aux Bruckmann, qui l’auraient reçu d’une tante, propriétaire de l’hôtel Bristol, face à la gare de Strasbourg.

L’Alsacien © Bruckmann/l’Etoile à Mittelhausen

C’est l’Alsacien avec son tricorne, son gilet rouge, son visage grave et tendre, son regard nostalgique. Il se tient le menton, face à sa chope de bière à peine entamée, dévisageant le curieux de hasard. Son journal refermé est simplement posé devant lui. On sent bien qu’il y a là du spleen et du regret. On songe à « l’Alsace, elle attend » de Jean-Jacques Henner, mais avec une fluidité accrue. Le personnage vous regarde, mais c’est bien toute l’Alsace qui parle à travers lui.

Barrage Vauban à Strasbourg © collection particulière

L’après-guerre sera l’époque de l’apaisement et de la reconnaissance, avec une exposition en 1946 à la Maison d’Art Alsacienne. Puis, l’année suivante paraît sa première biographie illustrée par Robert Heitz, natif de Saverne, journaliste, critique d’art, peintre, futur homme politique et adjoint chargé des Beaux Arts de Strasbourg, dont un bel autoportrait, curieusement dans sa manière et où l’on devine son influence, figure au MAMCS. A partir de 1951, et jusqu’à la fin de sa vie, Luc Hueber expose régulièrement à la galerie Aktuaryus et la ville de Strasbourg organise pour ses 80 ans, en 1968 une rétrospective de son oeuvre.

L’atelier de Luc Hueber © collection particulière

Il décède en 1974. Il a 85 ans, a refusé de faire carrière à Paris, après en avoir nourri quelques regrets. L’Alsace l’aurait-elle oubliée ? sa cote n’est guère élevée. Ses toiles circulent en salle de ventes, sans toujours trouver preneur. On peut lire, cependant, au gré d’une publication officielle (magazine du conseil général du Bas-Rhin de mai juin 2003), qu’il est « le peintre alsacien de la première moitié du XXe siècle ». Ce qui n’est sans doute pas faux, mais a rarement été dit ou approuvé.

Femme debout de dos, devant une fenêtre ouverte © MAMCS

Le musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg (MAMCS), qui possède de lui dix neuf œuvres, et garde l’essentiel dans ses riches réserves, n’en expose que deux en permanence : son autoportrait de 1925 et sa fameuse « Femme debout de dos, devant une fenêtre ouverte », face à un paysage de montagne. Haguenau possède son portrait complice de Jacques Gachot dans son musée historique, et lui a rendu hommage, dans sa chapelle annexe de l’Annonciade qui représente régulièrement « le Groupe de Mai », avec une exposition globale en 2003.

Jacques Gachot © musée de Haguenau

On trouvera ses toiles dans l’une ou l’autre auberge d’Alsace. Je citais plus haut l’Etoile de Mittelhausen. Mais il y a encore celles de l’hôtel des Vosges de la Petite Pierre (le grand père Emile Ludmann, le village sur sa colline) ou celui du voisin Lion d’Or (avec notamment une scène de rue champêtre avec un attelage de bœufs de toute beauté) dans le même bourg. Et encore celui de l’Hôtel du Parc à Obernai, un Alsacien en costume de 1942, cousinant avec deux autres toiles figurant dans le salon d’accueil – mais c’est un véritable petit musée alsacien – de l’hôtel Monopole-Métropole à Strasbourg, non loin de la gare.

Nature morte aux raisins ©  coll. particulière

Magie, présence, sûreté, fermeté des traits, sans jamais d’explosion forte, ni d’inutile besoin d’exégèse : les mots viennent tous seuls, laissant affleurer l’émotion, devant les toiles de ce besogneux patient qui réussit tout ce qu’il touche. Oui, il est bien temps de mettre à sa vraie place le trop discret Luc Hueber.

Un Alsacien costume traditionnel © coll. particulière

A propos de cet article

Publié le 24 août 2018 par
Catégorie : Livres, Voyages Tags :

Ce qui nous reste de Luc Hueber” : 6 avis

  • Bernard

    Bonsoir, je ne connaissais pas cet artiste. Cette publication m’a permis d’en savoir un peu plus sur ce dernier, et me pousse aussi à faire des recherches plus poussées sur ses œuvres.

  • Bonjour
    J’ai une oeuvre de Monsieur hueber, c’est un tableau de 33 x 40 representant un plateau d’huitres
    Je l’ai depuis 40 ans on me l’avait offere
    Seriez vous interesse
    Bien cordialement

  • Cher Monsieur Pudlowski,

    Tout d’abord bravo pour ce bel article ! Encore une fois vous montrez votre grand amour pour notre si belle région, pour sa gastronomie mais également pour son art et – je sais – pour ce splendide artiste qu’est Luc Hueber !
    Merci beaucoup d’avoir fait une si belle préface pour le livre sur Luc Hueber de madame Mireille Jacquet, que tout le monde pourra bientôt découvrir (courant novembre / décembre de cette année).

    Bien à vous,

    Walter

    P.S. : Pour information l’autoportrait au début de l’article est dans un collection privée et non au MAMCS. Concernant l’alsacien en costume traditionnel (fin de l’article), on sait aujourd’hui de qui il s’agit. Un certain Monsieur Heim, qui est un des modèles pour la « série » de personnages en costume alsacien (nous avons une variante dans notre galerie en ce moment).

  • robin hood

    … je suis un enfant de Turckheim, j’ai grandi à deux pas de la porte de Munster qui figure sur cette toile. Enfin, je réalise pour le compte de la société d’histoire de la ville un recensement des vues d’artistes de la ville. Hansi notamment et plusieurs autres artistes plus ou moins connus, sans compter les photographes ont immortalisé ce sujet. Le chemin au premier plan mène à la Cave vinicole de Turckheim que vous devez bien connaître.
    Bien cordialement,
    JY HERVE

  • Cher monsieur, merci de vos compliments. Concernant la vue de Boersch ou … de Turckheim, comment être sûr de la commune peinte? Connaissez-vous cette toile? Merci de votre ferveur.

  • robin hood

    Bonjour M. Pudlowski,

    Un grand bravo pour votre article – plaidoyer en faveur de Luc Hueber, effectivement l’un des meilleurs peintres alsaciens du 20ème siècle et sûrement l’un des plus réguliers dans la qualité de sa production.
    Un petit rectificatif si vous me permettez : la toile légendée « Boersch » représente en fait Turckheim dans le Haut-Rhin, avec la porte de Munster au fond, le bâtiment au premier plan ayant disparu après-guerre.
    Bien cordialement,
    JY HERVE

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