Piekielny, Gary, Ajar et Désérable

Article du 6 octobre 2017

La vérité des choses est morte à Vilnius, qu’on appelait alors Wilno, qu’on nomma jadis Vilna, sera Wilna, au fil de ses allégeances, polonaise, biélo-russe ou russe. Dans cette « Jérusalem du Nord », qui compta plus de deux cent synagogues (il n’en reste plus qu’une), François-Henri Désérable, le jeune et impétueux auteur biographe d’Evariste Gallois (« Evariste ») et de Danton (« Tu montreras ma tête au peuple »), se perd à plaisir et y retrouve la trace de son écrivain fétiche, Romain Gary qui  y naquit sous le nom de Roman Kacew en 1914. Son propos: dénicher la triste et pâle figure « de souris triste » d’un certain Monsieur Piekelny, à qui il fait une étrange promesse dans son auto-biographie romancée dédiée à sa mère, « la Promesse de l’Aube« , cédant à sa demande : »Quand tu rencontreras de grands personnages, des hommes importants, promets-moi de leur dire : au n°16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno, habitait M. Piekielny« .

Gary n’aura de cesse d’en parler autour de lui, à de Gaulle, à JFK, à la reine d’Angleterre… Mais ce M. Piekielny a-t-il vraiment existé ?  Est-il mort dans une forêt des abords de Wilno, où les Einsatzgruppen exécutaient les juifs, ou dans la fumée d’un crématoire. Ou est-il né dans l’imagination de l’auteur de « la Danse de Gengis Kohn », de « Lady L », des « Cerfs-Volants » et … de « la Vie devant soi »? Désérable raconte, se perd, piétine. Il nous entraîne avec lui à Vilnius, revient à Paris, part pour Venise, mais ne déroge pas à sa mission. A la page 122, on est comme lui: on se décourage, on piétine, on se demande si on ne va abandonner l’enquête et le livre. Mais voilà que ça repart de plus belle et que cela s’emballe. On comprend, si on ne l’avait pas saisi dès l’abord, que sa quête sans fin de ce mystérieux Piekielny (qui signifie « enfer » ou « infernal » en polonais) n’est qu’un prétexte à mieux connaître sinon Gary, du moins lui-même, écrivain de hasard, joueur de hockey sur glace fantaisiste  – et même sa mère, qui semble interpréter, pour lui, le rôle de Mina Kacew, la mère de Romain Gary.

Quand, à l’occasion d’une remise de prix à l’Académie Française, Mme Désérable, mis en scène par son fils, demande à Jean-Christophe Ruffin d’intervenir auprès de son rejeton pour lui conseiller de ne pas abandonner ses études au profit d’une hypothétique carrière littéraire, on a compris de quel bon bois il se chauffe. Mme Kacew-Gary, qui adressait cent lettres d’amour, dont certaines lui parviendront régulièrement après sa mort envisageait le meilleur destin du monde pour le petit Roman/Romain. Mme Désérable agit de semblable manière avec le jeune et délicieux François-Henri.

On saisit enfin que ce livre est un piège, délicieux, douloureux , un miroir brisé, autant qu’un roman-puzzle, qu’une enquête fouillée, appuyée, sur le lent, patient, minutieux, affreux génocide juif lituanien. Ce « M. Piekelny« , peut-être réel, peut être imaginaire, peut être tiré d’un épisode du « Revizor » de Gogol, fournit en tout cas une piste irréfutable à François-Henri Désérable pour s’interroger sur le pouvoir de la littérature, merveilleux miroir aux alouettes, qui possède la faculté inégalée de ressusciter les morts.

Un certain M.Pikielny de François-Henri Désérable (Gallimard, 259 pages, 19,50 €)

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Publié le 6 octobre 2017 par

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