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Venaille ou la poésie de l’homme mort

Article du 19 mai 2017

De Franck Venaille que l’on relit sans cesse depuis un demi-siècle, on citera volontiers les premiers titres, même s’il sont épuisés – « Journal de Bord », « Papiers d’Identité », « l’Apprenti Foudroyé » – car ils figurent, par brèves citations, éloges, souvenirs, dans maintes anthologies d’aujourd’hui. Actuel toujours, sentimental plus que jamais, luttant sans cesse contre sa mort réaffirmée, Franck Venaille vient d’obtenir le Goncourt de la Poésie, rebaptisé prix Robert Sabatier, pour son dernier livre. Avant d’aborder à ce nouvel opus, au titre éclairant – Venaille fut combattant malgré lui de la Guerre d’Algérie – il est bon de relire « la Descente de l’Escaut », « C’est Nous les Modernes » ou encore le magistral « Construction d’une image » (Seghers, 1977): il y dresse, il y a déjà quarante ans le bilan de son oeuvre. Grande voix de ce temps, dans la filiation de Jouve, Aragon, Lucien Becker ou du méconnu Pierre Morhange, frotté au pop art, avec ses amis du Nouveau Réalisme, Monory, Klasen, Le Boul’ch, qui furent ses compagnons jadis, après la revue Chorus, d’illustrations en expositions (« Deux »), Venaille, qui convoque ici François Villon, Sigmund Freud ou Enrico Berlinguer, ne cesse d’avancer au bord du précipice, repousse la maladie de la mort avec éclat, renouvelant ses thèmes sans cesse brassés. Sexe-mort-mémoire-souvenir-nostalgie-regret-sens-du-péché: c’était déjà les principaux chapitres d’une vie meurtrie, évoqués par celui qui se définissait jadis comme « communiste et désespéré« . S’il a abandonné le communisme, il a gardé la désespérance, conservant l’usage de la parole, réduite parfois à un murmure, mais vif, précis, cinglant. On n’oublie pas de sitôt cette voix unique.

« J’ai décidé de mourir avant de naître. Sinon c’est impossible de continuer. Il fallait que quelqu’un montre l’exemple. Il le fallait. J’ai mêlé ma voix à celle des autres. Jusque-là c’était impensable. Pauvre parmi les pauvres. Ce n’est pas possible. Il m’arrivait pourtant de parler à un chien. De tirer sur sa laisse pour qu’il se rapproche et ainsi entende mieux ce que je lui disais. Je dois tout révéler. Raconter l’histoire de la médecine. Pourquoi moi ? Parce que j’ai su renoncer à la vie à temps. Je vais raconter ça. La mort de fin de vie. La mort au fur et à mesure. Mais cela ne suffit » (…)

« Voyez ô voyez ! Comme les mots tremblent et geignent ! /Orphelins qui dans le noir/cherchent une autre famille« , dit aujourd’hui Venaille. Ce maestro du désespoir, bizarrement, mais de façon incisive, aide à vivre.

On rapprochera ce texte d’aujourd’hui, fort troublant, prenant, d’un noir pessimisme, rédigé comme une catharsis au seuil de la mort, d’un de ces écrits d’autrefois dont il eut ardemment le secret. Et qui révèle un autre pan de lui-même. Luttant pour la vie, toujours en équilibre instable, mêlant ironie, distance, tristesse et gaîté étroitement mêlées. Venaille est, définitivement, un moderne.

 Au Petit Matin

On n’en guérissait pas des blessures anciennes
Des plaies qui se rouvraient
sous les mains des petites
Tu es triste pourquoi es-tu si triste
et le jour se levait sur notre désarroi
sur notre solitude
On se levait On se lavait
on pensait à sa vie dérisoire
à toutes nous demandions d’être un instant notre mère
de nous serrer
de chanter pour nous endormir
d’avoir un peu pitié
et de nous abriter dans leur ventre
On avait du mal à se parer des coups
du souvenir, des aubes banales
où chacun repart, où l’on refait le lit
Nous voici moites  Nous voici las
les larmes au bord des yeux
mais elles enferment leurs seins dans leurs cages blanches
et nous confient les clés
Elles ouvrent le transistor
et se refont les yeux (leurs fesses tiendraient dans un mouchoir)
puis on remonte la fermeture de leur robe
on leur dit que ce n’est pas cela la vie
qu’il y autre chose
mais qu’on nous l’a volé
Alors pour nous faire taire
elles nous baillonnent avec leurs lèvres moins nues pourtant que la non espérance –
in “ l’Apprenti Foudroyé ” (P-J Oswald, 1969)

Franck Venaille © Maurice Rougemont

Requiem de guerre, de Franck Venaille (Mercure de France, 112 pages, 11€)

A propos de cet article

Publié le 19 mai 2017 par
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Venaille ou la poésie de l’homme mort” : 1 avis

  • Lavauzelle

    Bel hommage, cher Gilles, à ce grand poète, en effet. Merci de le porter un peu plus à la lumière de (presque !) tous.

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