Un bûcher des vanités à la française

Article du 28 août 2016

Un bûcher des vanités à la française

L’insouciance: le titre est paradoxal. Et s’explique à l’ultime page, à l’ultime mot. Un Bûcher des Vanités à la française? Il y a de ça. Sauf, que l’Insouciance montre la chute libre non d’un personnage, mais de trois hommes meurtris dans un monde cruel, une société en décomposition. Multiculturalisme, politiquement correct, paix civile ou guerre permanente, racisme exacerbé: c’est le nouveau puzzle de la France des années 2010. Romain Roller, lieutenant de l’armée française, revient d’Afghanistan brisé à jamais. François Vély, businessman célèbre provoque un scandale, en posant, pour un photographe artiste et provocant, sur la sculpture d’une femme noire érotisée. Osman Diboula, conseiller à l’Elysée, claque la porte d’une réunion importante après une remarque du conseiller occulte du Président sur ses origines africaines. Entre les trois faux personnages, des liens très visibles sont tissés. La femme de Vély, la journaliste Marion Decker, tombe follement amoureuse de Romain, lors de son SAS de décompression à Chypre. Osman, qui est l’ami d’enfance de Romain, prendra la défense de Vély (dont le nom d’origine est Lévy), remontant ainsi la pente sociale, renouant aussi avec sa compagne, Sonia Cissé, demeurée, elle, fidèle à l’Elysée.

Karine Tuil, que l’on suit depuis ses débuts (« Pour le pire », 2000, « Interdit », 2001, « De Sexe Féminin », 2002, »Tout sur mon frère », 2003), est, depuis l’origine, l’experte des faux-semblants, des interdits religieux et sociaux, de la mixité ethnique dangereuse (« Douce France », 2007). Elle a depuis musclé son propos, mais jamais dévié de sa voie originelle (« la Domination », 2008,  » Six mois, six jours« , 2010, « L’invention de nos vies », 2013) L’insouciance est sans doute son grand livre. Ce qui débute comme un faux roman d’amour se poursuit comme un thriller politico/social avec ses personnages à clés (le président ressemble beaucoup à Nicolas N., son conseiller venu de l’extrême droite est un décalque de Buisson et toutes les scènes de l’Elysée empruntent beaucoup au livre de Georges-Marc Benamou, cité en fin de livre, Comédie Française).

Riche, touffu, foisonnant, passionnant, ce gros livre, qui constitue à l’évidence, un des événements de la rentrée et met en scène le monde d’aujourd’hui en proie aux haines communautaires de toutes sortes, des banlieues au jihadisme, se nourrit d’une documentation importante. Mais rien ne pèse. Le personnage de Roller qui rentre chez lui après avoir mille fois frôlé la mort et avoir laissé les siens se blesser, mourir, revenir en morceaux, à jamais meurtris dans leur chair, doit sans nul doute à nul doute à une actualité brûlante. Osman Diboula, menacé par ses amis violents, comme Issa, qui lui reproche, lui, le noir opprimé de défendre un juif oppresseur, fait songer à beaucoup d’éminences grises de la politique française, grande dévoreuse de talents variés et d’ambitions diverses. François Vély, dont le fils, après le suicide de sa mère, décide de se convertir à l’orthodoxie hassidique, est sans doute le personnage le plus broyé, détruit, lacéré de ce livre maelstrom. Un bûcher des vanités? Sans doute. Et celui dont notre monde est le reflet.

L’Insouciance de Karine Tuil (Gallimard, 22 €, 528 pages).

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Publié le 28 août 2016 par

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