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Chardonne-Morand: le retour des Tontons Flingueurs

Article du 23 juin 2015

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Voilà un livre unique, qui vous promet des heures et des heures de lecture fructueuse et sans ennui. Deux mauvais esprits, qui ont jadis trempé leur plume dans l’eau de Vichy, échangent leurs bons mots et les idées sur l’air du temps, mitraillent leurs amis comme leur contemporains avec un art certain de la destruction systématique, du déminage patient. L’un (Chardonne) est plutôt moraliste, écrit sobre, musical, sans apprêt. L’autre (Morand) se fiche de plaire, se moque de l’éthique, s’affirme plus direct, moderne, jazzé. Tous deux, aisément reconnaissables, sont deux formidables maîtres à écrire. Ils se jaugent, se flattent l’un l’autre, se soupèsent, se respectent. Personne ou presque ne trouvent grâce à leurs yeux. Même s’ils font partie de leur camp. Ils taillent en pièces -et avec quel talent !- ceux qu’ils font profession d’aimer. Gide, Cocteau, Montherlant, Mauriac, Jouhandeau, tant d’autres, sont à la fois taillés en pièces, loués avec émotion, jaugés avec un mépris glacé. Même leurs amis encore vivants aujourd’hui, on songe à Michel Déon et Christian Millau, n’échappent pas à leur sagacité. On n’omet pas Blondin, Laurent, Frank, Brenner, Galey, hussards, grognards, jeunes compagnons, brillants critiques, défenseurs, remparts, épigones d’une littérature de droite, même un peu gauche, qui ne dit pas toujours son nom. Les aphorismes courent, les références se multiplient. Morand cite plusieurs fois la maxime de Jules Renard selon laquelle: « ce n’est pas tout d’être heureux, encore faut-il que les autres ne le soient pas ».

On oublie de dire que ces mille et cent pages ne correspondent qu’à deux ans d’échanges de lettres, minutieusement rédigées, écrites avec malice, abondance, sans trop souci de nuire aux autres, sachant qu’elles ne seront publiées, non seulement après leur mort et cinquante après celle-ci, mais bien après celle de la plupart de leurs nombreux sujets de discussion. Nimier, ce pont avec la jeunesse du temps, dont la mort sera un coup pour l’un et l’autre, l’édition (avec des notes assez méprisantes sur les Gallimard, ce qui ne manque pas de sel), De Gaulle, Sartre, l’Académie Française (dont ils demeurent obstinément aux portes, malgré ses essais répétés pour l’un, par abnégation et mépris pour l’autre), la Suisse et notamment Vevey et Glion (où l’on vit encore pour peu cher et moins qu’en France), Madère, Roscoff, La Frette, les costumes sur mesure, l’hiver en douceur, la vie de palace, voilà quelques uns des dadas récurrents de ces Tontons Flingueurs à qui racisme en filigrane et homophobie ne font guère peur – même si nombre de leurs amis « en sont ». Bref, on ne s’ennuie guère avec ces deux drôles de cocos qui ont écrit des chefs d’oeuvre en rafale (Londres, Ouvert la Nuit, l’Homme Pressé, pour l’un, le Bonheur de Barbezieux, l’Epithalame, le Ciel dans la Fenêtre) pour l’autre. Et nous donnent là un témoignage insolite, brillantissime, d’une drôlerie saccadée et fulgurante de leur talent d’écriture sans faille. Lisez, sans passer passer une ligne: vous ne risquez pas de vous ennuyer!

Correspondance II 1961-1963, de Paul Morand et Jacques Chardonne (Gallimard, 1164 pages, 46,50 €).

A propos de cet article

Publié le 23 juin 2015 par

Chardonne-Morand: le retour des Tontons Flingueurs” : 4 avis

  • yn

    et l’antisémitisme poisseux des deux gugusses vous auriez pu nous en toucher un mot!

  • Pierre

    Morand et Chardonne : de la littéraire pour femmelettes qui ignoreront toujours nos plus grands auteurs , ceux du XVII ieme, ou Voltaire, Montaigne, Montesquieu et tant d’autres, qui furent non seulement nos plus grands écrivains mais des hommes exceptionnels. Morand et Chardonne ne sont que des littérateurs, qui ont fait le voyage en Allemagne nazie. Quand je vois qu’on fait passer une simple correspondance pour de la grande littérature, je ne m’étonne pas vraiment, ce pays étant devenu assez vulgaire pour plébisciter aussi un parti d’extrême droite. Morand et Chardonne auraient applaudi.

  • Aredius

    bonjour

  • ERIC L

    Très bon conseil de lecture d’un document littéraire attendu depuis de nombreuses années. Merci pour cet article sensible et juste.

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